matiyasevich’s theorem



Le titre du cycle fait référence aux mathématiques de la première moitié du XXe siècle, notamment à la liste des 23 problèmes proposés  par David Hilbert en 1900 lors du Congrès international des mathématiciens à Paris. Le 10e problème demandait de trouver une « méthode algorithmique générale pour la recherche des solutions entières des équations diophantiennes à plusieurs inconnues ». C’est en 1970 que Iouri Vladimirovitch Matiyasevich, mathématicien russe, établit le théorème éponyme qui démontre qu’un tel algorithme ne peut exister : le 10e problème de Hilbert n’a donc pas de solution. La réponse négative de Matiyasevitch provoqua la sidération de ses confrères et de suite sa renommée internationale.
Les trois performances-conférences du cycle tentent de réaliser ce type de retournement mental. Elles se font écho, s’incluent l’une dans l’autre, telles des poupées russes inversées, elles utilisent différents types de discours pour des adresses ciblées, et croisent des récits jusqu’à un emboîtement absurde de reconstitutions. La particularité de ces performances-conférences est de mettre en œuvre ces sujets dans leur forme même, en utilisant le récit, les dispositifs techniques à disposition et le contexte. C’est en ce sens qu’elles sont performatives : elles cherchent à « dire et faire » en même temps. Chacune traite avec cette méthode un thème particulier : les poupées russes (I Miss Wendy) ; le spectateur unique (L’Hôte inconnu dans le crime sans cause) et la reconstitution (Les Silencieux, étude de cas [Reconstitution]).


Les Silencieux, étude de cas [Reconstitution]

Le sujet de la performance-conférence est une réflexion générale et déguisée sur la pratique de L. P. : « La reconstitution à l’épreuve des faits : falsification ou manifestation de la vérité ? ». Le « dire et faire » consiste à opérer et à commenter la reconstitution d’une reconstitution d’un acte criminel, sous les yeux des spectateurs devenus les témoins, aidée de preuves, convoquant Columbo, Richard Fleisher ou encore Alain Robbe-Grillet et la reconstitution de son Glissement progressif du plaisir (1974).


Matiyasevich’s Theorem : Les Silencieux, étude de cas [reconstitution], vidéo hd, couleur, son, 9 min.
performance-conférence, 23 juillet 2015, grand amphithéâtre de la Villa Arson, Nice


L’Hôte inconnu dans le crime sans cause

Cette deuxième projection est l’enregistrement d’une performance-conférence qui eut lieu à la Villa Arson et durant laquelle Lidwine Prolonge choisit comme sujet « Le spectateur unique dans la performance contemporaine ». Sur le même principe d’emboitement mémoriel que I Miss Wendy, elle raconte, visionne, fait référence à ses performances antérieures (Les Silencieux, 23 mai 2009 ; I Miss Wendy, 2 octobre 2014), tout en les accompagnant de lectures connexes autour de la notion d’enfermement et de manipulation (Surveiller et punir, de Michel Foucault ; Le Crime en France, de Paul Chaulot et Jean Susini ; La Manipulation de l’espritDu lavage de cerveau à la pensée télécommandée, de Théo Löbsack). Le temps de cette performance-conférence, elle tente de mettre en pratique ces références à l’emprise psychologique. Elle finit par une lecture d’un texte de critique d’art sur son propre travail. Il s’avère que le texte a été falsifié, s’adressant in fine à un autre artiste, « spectateur unique » choisi par l’artiste parmi l’assistance.


Matiyasevich’s Theorem : L’Hôte inconnu dans le crime sans cause, vidéo hd, couleur, muet, 9 min.
performance-conférence, 26 février 2015, grand amphithéâtre de la Villa Arson, Nice


I Miss Wendy

«Vous connaissez les poupées russes ? Eh bien c’est le même système mais la plus grande poupée rentre dans la plus petite», Catherine Redelsperger

Cette proposition fut performée dans le cadre du colloque universitaire « Texte et Performance : au croisement des arts visuels et des arts du spectacle ». La conférence est ici utilisée comme médium, « la voie du dire », avec ses caractéristiques propres, adjointe à la performance, « la voie du faire », dans la lignée des conférences-performances. Comme les autres performances du Matiyasevich’s Theorem, I Miss Wendy a pour objectif de dire et faire en même temps. Tout en déambulant dans l’amphithéâtre, utilisant tous les dispositifs techniques à sa disposition, l’artiste lit des extraits de ses propres textes, scripts de performances, ainsi que des extraits du texte I Miss Wendy, écrit à partir de deux expériences (l’installation Mrs. Dalloway/K., en 2008 en référence au roman de Virginia Woolf ; et la pièce de théâtre Le Sauvage, de Catherine Redelsperger, en 2008 également, dans laquelle l’artiste interprétait le personnage L’Infirmière). Cet ensemble de choix littéraires subjectifs forme une chaine trophique, chaque texte étant la suite enrichie du texte précédent, dans un écosystème narratif précis.
Par cette diaction*, elle explicite physiquement ce qu’elle veut démontrer : que la performance, telle qu’elle la pratique, est une mise en abyme perpétuelle. Le motif populaire des poupées russes en devient alors le parfait canevas. Il s’agit aussi de mettre en place les conditions d’une expérience (ex : remonter le temps), où le spectateur est partie prenante de ce dispositif – celui-ci ne le comprenant qu’à la fin pour que cela fonctionne. Car, dans un tel contexte, Lidwine joue des dispositifs techniques et des codes habituels de la communication universitaire : l’estrade, le pupitre, le micro, le rétroprojecteur, le ton professoral, etc. La complexité apparente de cette construction orale, mentale permet en fin de compte à l’artiste d’échapper au point final, à la linéarité. Car la ligne, comme elle le décrète à la fin de sa performance, c’est la mort.

* diaction : contraction des mots dire et action, néologisme proposé par l’auteure des notices.


Matiyasevich’s Theorem : I Miss Wendy, vidéo hd, couleur, son, 30 min.
performance-conférence, 2 octobre 2014, amphithéâtre de la MISHA, Université de Strasbourg, 30 min